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... in our room ...

I Just Wasn't Made For These Times (1995)

Voilà un disque malaisé à trouver, mais que l’on peut encore dénicher ici ou là. Publié le 15 août 1995 par la défunte maison de disque MCA, ce disque peut apparaître comme une curiosité, voire un anachronisme. A l’époque où les États-Unis étaient musicalement dominés par Michael Jackson, le post-grunge des Smashing Pumpkins, le son hard-FM d’Offspring et les balles musicales du Gangsta Rap, à l’époque où en Angleterre sévissait the battle of Britpop entre Blur et Oasis, quel intérêt pouvait avoir ce disque ? Quelle signification pouvait bien avoir un disque de Brian Wilson en 1995 ?

Brian's back … again

La pochette du disque intrigue. Il faut dire qu’elle est belle. C’est la plus belle des pochettes de la discographie de Brian Wilson. La sobriété de l’image est due au noir et blanc, tout en nuances. On peut penser à une relique du passé, à un clin d’œil au jazz qu’affectionne Brian (faut-il rappeler sa passion pour Gershwin ?), à un homme de l’ombre ou dans la pénombre…
Pour comprendre ce disque, il faut en connaître la genèse. L’enregistrement eut lieu à la fin de l’année 1994. Brian, libéré de la tutelle de Landy (dont l’ombre planait toujours, puisque le disque indique son nom dans les crédits des chansons Love And Mercy et Melt Away), se mit à faire ce qu’il aimait le plus au monde : enregistrer de la musique. Il avait mis en boîte des titres avec Andy Paley (que l’on retrouva en 2004, réenregistrés, dans l’album Gettin’ In Over My Head). Ce fut alors que Don Was, producteur alors à la mode, avait exprimé le souhait de réaliser un documentaire sur Brian. L’idée lui était venue grâce à la révélation que fut pour lui la découverte de bandes pirates de SMiLE. Il avait eu alors l’envie de montrer ou rappeler au public à quel point Brian est un génie de la musique (quiconque écoute les albums des Beach Boys de All Summer Long à Surf’s Up, en rajoutant Love You, comprendra pourquoi Brian Wilson est définitivement le Mozart du XXe siècle). Il s’agissait de démontrer au grand public l’exactitude de cette phrase tant prononcée « Brian Wilson est un génie » et de présenter son réveil… son nouveau réveil… Et la lumière qui l’éclaire sur la pochette du disque ne fait que mettre en valeur cette idée… Brian’s back… again….
On a bel et bien le sentiment d’un nouveau Brian’s back. Mais point de Landy ici, pas même de Beach Boys voulant exploiter le filon. Le réveil est plus doux, au rythme de Brian. Il y avait eu le réveil de 1976, qui nous avait offert le touchant Love You, mais aussi beaucoup de moments pathétiques, avec un Brian retombant progressivement dans ses vieux travers. Il y avait eu le réveil des années 80, couronné par un beau premier album solo, mais au cours duquel Landy avait pris le contrôle entier de son existence. Et puis voici un autre réveil, plus apaisé, avec une nouvelle épouse (Melinda Ledbetter, par ailleurs remerciée dans les crédits). L’espoir était que Wilson reprît le chemin des studios pour enchanter les oreilles du monde. La réalité était un peu plus compliquée, puisque Brian avait refusé au début de participer à ce documentaire. La raison en était simple : il n’aimait pas le choix des chansons voulues par Was pour son documentaire. Finalement, il apprécia les sessions et le documentaire sortit… avec ce qu’on peut appeler sa B.O.

Brian Wilson Unplugged

Cette B.O. nous replonge directement dans les années 90. C’était l’époque des Unplugged et autres disques dépouillés où des légendes de la musique reprenaient leurs anciennes œuvres avec un son acoustique. En 1995, outre I Just Wasn’t Made For These Times, Was produisit le MTV Unplugged de Dylan, ainsi que Stripped des Rolling Stones. Le disque de Brian se place dans le même sillage. Le son est plus dépouillé que dans les versions originales. Cela est plus marquant avec des titres comme This Whole World, Love And Mercy, Melt Away ou Til' I Die. Pas de cathédrale sonore wilsonienne, en dépit de quelques réminiscences évidentes (sinon, ce ne serait plus du Brian Wilson). Le son a des dominantes acoustiques, avec des guitares bien mises en avant. On serait presque tenté de dire que le son est proche de Recorded Live At A Beach Boys Party !, le faux public et la fausse déconnade en moins. Il reste une majesté sonore, due tant à cette production feutrée et humble qu’à la nature même des chansons de Brian Wilson. Le rendu sonore est extrêmement homogène, exception faite de Still I Dream Of It, sur laquelle on reviendra. L’approche sonore était dans l’esprit du temps, et le choix de Don Was était opportun pour essayer de redonner une dimension hip à Brian, qui méritait bien mieux que le statut de has been.

11 Big Ones

On se souvient qu’en 1976, Brian était « revenu » avec l’album 15 Big Ones, réunissant pour plus de la moitié des titres de reprises. Il avait affirmé se sentir plus à l’aise avec des « oldies ». Tel est le cas, mais ce sont des « oldies » wilsoniennes. Le choix des titres, établi par Don Was, est intelligent. Pas de « formula », à l’exception de The Warmth Of The Sun, mais qui se distinguait déjà en 1964. Pour le reste, on a un bel aperçu du génie de Wilson, sans le poids de la « formula » ni celui de la folie ou des obsessions de Brian (aucune version de Shortnin’ Bread, par exemple). Le livret (minimaliste) du disque est en adéquation avec l’esprit de la galette… Entre photos d’influences musicales ou de proches (Carl, Melinda, Wendy et Carnie participant au disque), on sent qu’on entre dans l’intimité de Brian… ou alors on veut nous le faire croire, car il est fort douteux que même quelqu’un de proche puisse savoir réellement ce qu’il se passe en lui… Le livret souligne à quel point quelque chose s’était passé chez cet homme qui sourit si peu… Il présente des photos des Beach Boys durant les années 60 (parfois prises depuis une séquence TV ou tirées du documentaire), et ce sont les seules sur lesquelles Brian sourit. C’était l’époque la plus heureuse de Brian, sûrement. Ah si, il y a une photo sur laquelle il sourit, avec Don Was. Mais ce sourire est bien faible à côté de celles des sixties… Pour le reste, la pose est plus sobre, sans sourire. Et là on se dit que Brian a dû en vivre des choses entre les sourires sixties et les années 90… Pas la peine de chercher midi à quatorze heures, la réponse est dans le livret : « Beatles beaten ». Les Beach Boys avaient été élus meilleur groupe devant les Beatles par le NME à la fin de l’année 1966… et puis le mécanisme se grippa. SMiLE ne sortit pas, les Beach Boys furent considérés comme finis et ce fut une longue descente aux enfers pour Brian…
Ce n’est pas une biographie sonore, c’est un panorama revisité. Il y a du tube, il y a de l’intimiste, mais aussi de la surprise. Still I Dream Of It, même si elle est détonne, est un joli cadeau. Une démo au piano de 1976 d’une chanson destinée à l’album inédit Adult/Child, interprétée par un Brian aux cordes vocales détruites par le tabac, le cannabis et la cocaïne. Le son granuleux et un peu lointain de la démo est à l’image de la pochette, en noir et blanc. Cette démo est à considérer comme une archive, histoire de se souvenir qu’à l’époque de 15 Big Ones, Brian était de retour, mais avec un état d’esprit aussi harmonieux que les bris d’un miroir fracassé.

Chienne de vie

Brian eut une vie malheureuse, cela va sans dire. Il avait tout pour lui, mais que d’incompréhension autour de lui ! Tant de talent bridé, éreinté par ses proches (son père Murry, le cousin Mike), bousculé pour faire du tube (Carl eut ses responsabilités dans ce cas précis, en rejetant même des chansons comme Soul Searchin’ en 1996, ne les trouvant pas assez commerciales), sans compter l’échec aux États-Unis de son chef d’œuvre absolu, Pet Sounds (objectivement, qui osera dire que Sgt. Pepper des Beatles est supérieur en production et en sincérité ?). L’un des titres de cet album magnifique, qui résume beaucoup de choses en Brian et qui touche forcément une part de nous tous à l’écoute de ce disque, a donné le nom tant du documentaire que de la B.O. : "I Just Wasn’t Made For These Times". Les guillemets encadrant le titre, présents sur la pochette, suggèrent que Brian nous dit ça. Le mémorialiste Pierre de L’Estoile disait du roi Henri III qu’il aurait été un grand roi « s’il eût rencontré un meilleur siècle ». Mais Henri III mourut jeune. Brian eut quant à lui la chance de survivre. Il acquit une reconnaissance, marquée d’un respect unanime de nos jours. Chienne de vie, mais fin de vie plus sereine, à défaut d’être toujours souriante…

Le disque a un ton apaisé. Même les chansons a priori les plus lugubres deviennent douces et souriantes. Faisons un tour du disque. 29 minutes de sérénité durant lesquelles on retrouve un ami ou un héros qui nous a manqués, qui joue pour nous, rien que pour nous… Ecoutons ce disque intimiste voire intime…
Meant For You ouvre le disque, comme elle l’avait fait en 1968 sur le sublime Friends. Le ton est donné. La tonalité est plus élevée, la chanson 12 secondes plus longue avec une conclusion naturelle, mais elle ne perd rien de sa sérénité. This Whole World suit, en deuxième position, comme sur l’apaisé Sunflower. Le choix d’ouvrir avec des chansons d’albums parmi les plus apaisés des Beach Boys est significatif. Certes, ce n’est pas aussi enjoué qu’en 1970, mais l’interprétation est très bonne. Les musiciens choisis par Don Was jouent efficacement et Brian joue le jeu.
Vient ensuite Caroline, No, et là, désolé, mais je n’accroche pas complètement. Certes, la chanson va à sa vitesse naturelle cette fois-ci, et puis c’est un monument. Mais dès les coups de batterie de l’intro, on sait que ça ne sera pas pareil. Caroline, No est triste, lugubre et majestueuse. Elle est tout ça à la fois. La version produite par Don Was est agréable, douce, mais l’atmosphère n’y est pas… Et il manque ce passage à niveau et ce train qui passe, symbolisant la fin de l’enfance, l’entrée dans l’âge adulte synonyme parfois de désillusions… Et Brian en eut dans sa vie…
Let The Wind Blow change également du tout au tout. C’est bucolique, agréable et même souriant. Tout le contraire de la version originale, lugubre, sombre, avec une tonalité triste et respirant encore la défaite mentale et mondiale de l’aventure SMiLE. Brian se réveille et exorcise ses démons en 1995. Quelle meilleure manière de le faire que de redonner des couleurs à titres originellement sombres ?
Love And Mercy arrive ensuite. Le fameux morceau servant d’introduction au premier album solo de Brian est tout aussi beau et touchant. La version de 1995 est moins synthétique que celle de 1988. Du coup, l’approche est différente. On passe donc d’une version synthétique mais spectorienne à une version dépouillée… intimiste, comme déjà dit plus haut. C’est une version hautement appréciable, même si ma préférence va plutôt pour la courte version, avec un Brian seul au piano, en bonus de la réédition de l’album de 1988, ou pour certaines versions live, qui rendent pleinement justice à cette chanson, qui aurait mérité d’écraser l’horrible et inepte Kokomo.
Do It Again est certainement le titre qui se rapproche le plus de sa version originale. C’est enjoué, bien entendu, mais l’intérêt majeur est que les chœurs sont assurés par les deux filles de Brian, Wendy (notons la coquille dans le livret… « Windy » Let The Windy Blow ?) et Carnie. Trop fort ce Don Was ! Il est parvenu à opérer une réunion familiale inattendue ! Dans ce disque, Brian se reconnecte vraiment avec le monde, avec la vie…
The Warmth Of The Sun est un des titres les plus agréables du disque, dans le sens où il nous berce. La version d’origine faisait déjà cet effet, mais là, on a l’impression qu’il s’agit d’une version mature, « adulte ». Un grand moment. On a l’impression que Brian contemple la mer, mais avec moins de mélancolie que jadis.
Wonderful nous plonge dans SMiLE… Non, pas Smiley Smile, SMiLE. Nul ne pouvait ignorer la magnifique version prévue pour l’album mythique depuis la parution du coffret Good Vibrations en 1993 (sans parler des bootlegs, dont celui entendu par Don Was). Quiconque l’écoute jette aux orties la version de Smiley Smile, plus lente, plus lugubre, interrompue par un extrait issu de Vega-Tables. On retrouve donc Wonderful dans l’esprit de SMiLE, avec évidemment un clavecin. Certes, le résultat est moins touchant que la version de 1966 (quelle voix !!!), mais il fait énormément plaisir et on se dit que, réellement, Brian était en train de se réconcilier avec son passé.
Still I Dream Of It est un document d’archive, l’inédit augmentant l’intérêt du disque pour les complétistes. Ce n’est pas impérissable, mais on est toujours heureux d’entendre Brian. Sa voix nous touche. Elle inspire douleur et compassion. La voix angélique avait laissé place à une voix rauque, qui parvenait pourtant à se placer dans des chansons tutoyant des sommets mélodiques (Love Is A Woman sur Love You, par exemple). Still I Dream Of It est aussi un vestige du projet Adult/Child et de la campagne Brian’s back. Beau témoignage et complément parfait de la version finale, disponible dans le coffret Good Vibrations.
Melt Away est toujours aussi agréable et mélodique, à l’instar de Love And Mercy. Cette version dépouillée souligne la qualité de la chanson, quelle que soit la production. Brian Wilson n’est pas seulement un grand producteur (« est » ou « était », selon votre tempérament). C’est surtout un grand compositeur.
Le disque se conclut avec Til' I Die. Impossible de rivaliser avec la version de Surf’s Up, pas même avec celle mixée par Desper et incluse dans Endless Harmony en 1998. Il s’agit toutefois d’une belle interprétation que l’on ne boudera pas et on se dit que, finalement, Brian est encore en vie et que sa mort peut encore attendre…

Disque pas indispensable sans être superflu, I Just Wasn't made For These Times est un album agréable, une courte biographie sonore rappelant le génie de Brian Wilson et laissant espérer en 1995 un retour mélodique du grand compositeur après avoir traversé une multitude de malheurs dans l’existence.

Titres

  • Meant For You
    (Brian Wilson - Mike Love)
  • This Whole World
    (Brian Wilson)
  • Caroline, No
    (Brian Wilson - Tony Asher)
  • Let The Wind Blow
    (Brian Wilson - Mike Love)
  • Love And Mercy
    (Brian Wilson)
  • Do It Again
    (Brian Wilson - Mike Love)
  • The Warmth Of The Sun
    (Brian Wilson - Mike Love)
  • Wonderful
    (Brian Wilson)
  • Still I Dream Of It
    (Brian Wilson)
  • Melt Away
    (Brian Wilson)
  • 'Til I Die
    (Brian Wilson)

Produced by Brian Wilson and Don Was

Editions originales
(US) MCA
MCAD-11270 - 08/1995 ❬cd❭
(GB) MCA
MCD-11270 - 09/1995 ❬cd❭
(US) Friday Music/Universal
FMR-12702 - 05/2012 ❬lp❭

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