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... in our room ...

Wild Honey (1967)

La fin d'une époque

Si Bruce Johnston a dit un jour que Smiley Smile marqua la fin d'une époque, on pourrait en dire autant de Wild Honey. Les raisons ne sont toutefois pas les mêmes. Smiley Smile fut un tournant vis-à-vis du public, car le fossé populaire entre sa réception et celle du single Good Vibrations équivalait au saut depuis une falaise. Wild Honey est un disque charnière, mais d'un point de vue interne. Finie l'aventure Brother Records pour les Beach Boys (seule la signature avec Warner/Reprise permit au label de refleurir sur leurs albums), retour au bon vieux label Capitol. Finie la recherche de la perfection instrumentale absolue. Les Boys reprennent leurs places respectives derrière les instruments. Finie la suprématie incontestée de Brian Wilson. Voilà que Carl prend en main les sessions. Voilà que Mike, Carl, Al et Bruce sortent un How She Boogalooed It, une chanson complète (pas un instrumental ou un titre-gag) sans le génie tant célébré, qui était malheureusement ravagé.
Pourtant, les tentatives de Brian de ré-émerger étaient réelles, mais elles ne furent pas couronnées de succès. L'envie était-elle là ? Débuter des sessions d'enregistrement une semaine après la sortie de Smiley Smile était peut-être un peu précoce, à moins qu'il s'agît de conjurer le déclassement des Beach Boys dans une Californie et même une Amérique psychédélique, flower-power, contestataire ou tout simplement d'accélérer la fin du contrat avec Capitol en sortant rapidement un nouveau disque. Apparemment, Brian avait toujours envie de composer, mais pour les autres.

Composer pour les autres

Brother Records avait en effet signé un nouveau groupe, Redwood (qui devint Three Dog Night par la suite). Brian commença à produire quelques chansons pour eux, dont Darlin' et Time To Get Alone. Les sessions avortèrent. Si nous suivons le témoignage des membres de Redwood, Brian était très enthousiaste, ayant mis beaucoup de son énergie dans cette production extérieure aux Beach Boys (devenue un carcan artistique ?). Seulement, Mike Love (qui aurait fait pression sur Carl et Al, d'après l'(auto ?)biographie de Brian, Wouldn't It Be Nice ? My Own Story) força Brian à renoncer, craignant, comme Carl et Al (venus forcer la main de Brian également, selon le témoignage des membres de Redwood), que le cerveau des Beach Boys allât s'épanouir ailleurs et donner ses meilleurs titres à d'autres groupes, de façon dispersée. Brian Wilson resta au bout du compte le compositeur attitré des Beach Boys, mais de là peut être véritablement datée le déclin de son implication artistique au sein du groupe.

L'ombre de Smile

Les sessions de Wild Honey étaient placées encore une fois sous le signe de l'ombre de Smile, ombre qui hanta en fait le groupe jusqu'en 1971. Smiley Smile avait le numéro de série Brother 9001. Wild Honey était prévu pour être le disque Brother 9003 (il sortit finalement sous le numéro de catalogue Capitol T-2859). Quel devait être le disque Brother 9002 ? Apparemment, il devait s'agir de Smile. La rumeur est connue depuis les années 90, comme l'indique le livret du CD Smiley Smile / Wild Honey. Elle paraît consolidée par la publication en 2011 d'une version de Surf's Up interprétée par Brian seul au piano dans toutes les versions des Smile Sessions (simple CD, double CD, Vinyl, Box set, numérique). Le piano a le même son désaccordé que sur certains titres de Wild Honey. Cette prise est vraiment dans la même ambiance, mais aucun tracklisting prévisionnel n'incluait Surf's Up. Brian voulait-il sortir Smile ? Cela est fort possible, d'autant plus que I Love To Say Da Da réapparut sous le nom de Cool Cool Water, disponible également dans le coffret Good Vibrations de 1993 et dans certaines versions des Smile Sessions (double CD, Box set). Finalement, rien ne se fit et seul Wild Honey sortit.

Une première liste de titres

Une première version avait été prévue au mois de novembre 1967 (« produced by Brian Wilson » !), mais apparemment, contrairement aux projets Add Some Music et Landlocked, elle ne semble pas avoir été refusée par Capitol. Il s'agirait plutôt d'une liste de titres, comme celle qui servit de tracklisting à Smile à la fin de l'année 1966. Le tracklisting prévu à l'origine pour Wild Honey était le suivant :

    Face A :
  • Wild Honey
  • Here Comes The Night
  • Let The Wind Blow
  • I Was Made To Love Her [reprise d'un titre de Stevie Wonder sorti en 1967]
  • The Letter [reprise d'un titre des Box Tops sorti en 1967]

  • Face B :
  • Darlin
  • A Thing Or Two
  • Aren't You Glad
  • Cool Cool Water
  • Game Of Love [reprise d'un titre de Wayne Fontana & the Mindbenders de 1965]
  • Lonely Days
Un douzième titre, Honey Get Home, fut mentionné, mais rayé. Ce titre reste inédit à ce jour, encore faudrait-il qu'il ait été enregistré réellement. Game Of Love n'a jamais été publiée officiellement, tandis que The Letter parut en 1993 sur le disque Rarities, de même que la reprise relâchée voire médiocre du With A Little Help From My Friends des Beatles, qui n'avait pas vocation à être publiée, selon Bruce Johnston. Rarities (comprenant de nombreux titres publiés ultérieurement dans les rééditions CD des albums des Boys) est devenu aujourd'hui rare ! Il est curieux de ne pas voir The Letter dans la réédition Smiley Smile / Wild Honey. La reprise, dépouillée, est plus soul que jamais avec un chant émouvant de Carl Wilson. Avec I Was Made To Love Her, ces reprises mettent encore plus en évidence l'orientation du disque : un disque soul, R&B. On pense alors à un retour aux sources, mais sans la recherche de la complexité de la production spectorienne, qui avait émerveillé le jeune Brian Wilson. Pourtant, les reprises sont récentes. Il ne s'agit pas de standards, bien au contraire. C'est juste que les Boys ne voulaient pas s'accrocher à tout prix au train du psychédélisme. Ils restaient finalement à la page, mais en lorgnant du côté d'une musique qui paraît bien plus pérenne, appelée à être plus intemporelle que nombre de sons psychédéliques qui sonnent désormais un peu « gadget », au mieux datés.
L'ordonnancement des titres dans cette première mouture (dont aucun master ne fut apparemment conçu), semble scinder le disque en deux faces bien distinctes, la première étant la plus rythmée, la seconde plus soft, plus cool. La conclusion du disque prévu, Lonely Days, fut révélée sur la compilation Hawthorne C.A. en 2001. C'est un morceau de cinquante secondes qui ne paraît pas vraiment comme une conclusion, mais plus comme une transition ou une introduction. Elle peut faire penser à Meant For You, courte introduction de l'album Friends. Avec le recul, ce titre lorgne donc plutôt vers l'avenir des Beach Boys.
Car Wild Honey, dans sa version première ou définitive, est un disque à la dualité marquée. Il regarde vers l'arrière, mais se projette aussi vers l'avant, bien qu'avec un esprit plus humble que celui qui anima Pet Sounds et Smile.

Des qualités intrinsèques

Le 18 décembre 1967 sortit enfin l'album, qui mérite d'être retenu pour ses qualités intrinsèques et non pour le simple fait que les Beatles se soient souvenus de son titre pour baptiser l'un des titres les plus simples de l'Album Blanc, Wild Honey Pie.
Le premier titre, enregistré le premier jour des sessions chez Brian, est la chanson-titre. Le theremin ouvre l'album avec le piano de Brian. Il rappelle l'année dorée 1966. Le chant de Carl est enjoué, dynamique. Il aurait, selon Brian, dansé en chantant la chanson. La chanson est simple, efficace (avec un solo d'orgue dantesque dont Bruce Johnston ne fut pas peu fier), suffisamment pour être le premier single dès octobre 1967 (couplé curieusement avec la lugubre Wind Chimes, ce qui montre que l'enregistrement de l'album n'était pas encore clairement achevé pour fournir une face B inédite). Ce single atteignit la 31e place des charts américains.
Aren't You Glad annonce déjà Friends avec sa trompette introductive, son rythme bien marqué et la simplicité pure de ses harmonies. Les vieux fantômes du passé ont-ils déjà été chassés ? La suite montrera que non mais cette chanson pose déjà les jalons de l'avenir musical proche des Boys.
I Was Made To Love Her rivalise difficilement avec le chant exceptionnel de Stevie Wonder, même si Carl s'en tire pas trop mal, et même plus. La principale qualité de la version des Beach Boys est l'insistance des choeurs, soutenus par une basse mouvante, flexible, qui est accompagnée de façon impeccable par la batterie. Toutefois, on sent qu'il n'y a plus vraiment la patte de Brian Wilson, qui savait transcender les titres repris par les Boys, tel Sloop John B. I Was Made To Love Her est une reprise qui fait rentrer dans le rang les Beach Boys, qui pouvaient jadis réinventer complètement une chanson quand ils la reprenaient.
Country Air a une introduction grave, avec des « mmm » qui, avec le chant du coq, montrent que Smiley Smile, plus que Smile, n'est pas loin. Là, encore, les contrepieds rythmiques et mélodiques qui faisaient la beauté et la grandeur des albums des Boys semblent être aux abonnés absents. La simplicité est de mise, mais on sent bien que l'air de la plage californienne est bien loin et qu'on reste dans l'esprit perturbé voire dépressif qui avait envahi les Boys en 1967.
A Thing Or Two est un titre curieux. Ce n'est pas vraiment une chanson à proprement parler. D'un point de vue instrumental, on dirait plutôt un essai. Le titre a-t-il été composé et interprété sous influence ? Pourtant, il indique encore une fois une des voies qui allait être empruntée par les Beach Boys. Le break voulant faire rock & roll rappelle vraiment la ligne de chant des couplets de Do It Again, qui allait sortir un an plus tard. Le titre est médiocre, mais il s'agit malgré tout, a posteriori, d'une étape vers le son futur des Beach Boys.
Darlin' devait être interprétée par Redwood. Les Boys s'en emparèrent et ce fut, à la fin de l'année 1967, un single qui atteignit la 19e position des charts américains. En fait, il ne s'agit pas d'une nouveauté. En 1964, Brian et Mike avaient écrit une chanson intitulée Thinkin' Bout You (qui fut reprise par American Spring, le groupe de l'épouse et de la belle-soeur de Brian Wilson, en 1972). La rythmique fut accélérée, ce qui donna un morceau appelé à être plus tard un des titres les plus énergiques des concerts des Boys, avec Carl au chant. Darlin' était un recyclage. Manque d'inspiration ou désir de se redonner confiance en retravaillant un titre d'une période plus dorée ? Quoi qu'il en soit, ce morceau fait désormais partie des « classiques » des Beach Boys.
I'd Love Just Once To See You est dans l'esprit de Busy Doin' Nothing de l'album Friends, comme l'a constaté David Leaf dans le livret du CD Smiley Smile / Wild Honey, avec des changements de rythme et une trame mélodique plutôt exotique. Ce morceau de qualité ouvrait donc lui aussi de nouvelles voies sonores.
Here Comes The Night, passé son intro à l'orgue et sa basse ravageuse, paraît assez ordinaire. C'est un exercice de style assez amusant, dans la veine soul, mais que l'on a surtout retenu parce qu'il fut repris en 1979 par les Boys eux-mêmes dans une version disco de plus de dix minutes, qui est de sinistre mémoire pour les fans.
Let The Wind Blow a un état d'esprit similaire à celui de Country Air, avec son orgue insistant et son piano omniprésent. Les ponts sont chantés d'une façon si mélancolique que le titre en devient touchant. Avec une production à la Pet Sounds, ce titre aurait eu pleinement sa place dans cet album. Brian est clairement en lutte avec ses démons, auxquels il succombe inexorablement. Cela s'entend, mais cela nous permet d'écouter un beau moment de musique.
Du coup, après Let The Wind Blow, How She Boogalooed It, paraît plutôt hors de propos. Première chanson chantée à ne pas impliquer Brian Wilson dans la composition, elle est assez rythmée et annonce certains titres rock des Boys du point de vue de la rythmique et des breaks (avec un solo d'orgue de haute tenue, comme celui de Wild Honey), tel It's About Time dans Sunflower. Carl se révèle encore une fois un grand chanteur à la gamme des plus variées.
En conclusion, les Boys nous offrent un joli titre vocal aux harmonies célestes, bien que teintées de changements de rythmes assez entraînants et humoristiques, comme le montre cette fin, ce « poof » qui annonce la fin du disque. Mama Says est pourtant plus qu'une conclusion amusante. Il est difficile de comprendre pourquoi Mike Love est crédité, quand on sait qu'il s'agit d'un réenregistrement durant les sessions de Smiley Smile d'un passage de Vega-Tables (supprimé dans Vegetables). On se met à oublier Smile et voilà qu'il réapparaît tout à coup ! La magie est finie, le rêve Smile est-il parti pour de bon ? Ou est-ce l'annonce de l'éternel retour de ce qui allait devenir un vieux serpent de mer musical, l'un des plus grands mythes de la pop music, dévoilé progressivement (et jamais définitivement) jusqu'à cette année 2011 qui vit la sortie des Smile Sessions ?

Un jalon essentiel

Ce disque extrêmement court (24 minutes) est un jalon essentiel dans la discographie des Beach Boys. Certes, il regarde un peu vers le passé (Darlin'), mais pas complètement (Their Hearts Were Full Of Springs, enregistrée lors des répétitions du concert à Hawaii de l'été 1967, aurait pu être une conclusion parfaite pour un disque lorgnant vers le passé). La veine soul n'est pas si passéiste qu'elle en a l'air et quand Brian paraît être plus qu'impliqué, on découvre de nouvelles pistes, explorées sur Friends, 20/20 et Sunflower (avec la première résurrection de Cool Cool Water, la seconde étant In Blue Hawaii en 2004). Mais pour avoir conscience de cette volonté d'aller en avant, il faut voir du côté des ébauches débutées lors des sessions de Wild Honey. En effet, les premiers enregistrements d'un titre qui resta inachevé, Been Wait Too Long (retitrée finalement Can't Wait Too Long), montrent que Brian Wilson avait encore de grandes ambitions musicales. Il avait le potentiel pour remonter la pente du désastre plus psychologique et émotionnel qu'artistique qu'était Smile. Friends, l'album suivant, semblait aller dans ce sens positif, mais qui, avec des hauts et des bas, ne dura finalement pas longtemps.

Dans la presse française

Best n°74, septembre 1974

Titres

  • Wild Honey
    (Brian Wilson - Mike Love)
  • Aren't You Glad
    (Brian Wilson - Mike Love)
  • I Was Made To Love Her
    (Henry Cosby - L. Hardaway - Sylvia Moy - Stevie Wonder)
  • Country Air
    (Brian Wilson - Mike Love)
  • A Thing Or Two
    (Brian Wilson - Mike Love)
  • Darlin'
    (Brian Wilson - Mike Love)
  • I'd Love Just Once To See You
    (Brian Wilson - Mike Love)
  • Here Comes The Night
    (Brian Wilson - Mike Love)
  • Let The Wind Blow
    (Brian Wilson - Mike Love
  • How She Boogalooed It
    (Mike Love - Bruce Johnston - Al Jardine - Carl Wilson)
  • Mama Says
    (Brian Wilson - Mike Love)

Produced by The Beach Boys

Editions originales
Capitol T2859 - 18/12/1967 (Chart #24) (US)
Capitol T2859 - 03/1968 (Chart #7) (GB)
Pathé Marconi STTX 340 614 - 1967 (FR)

Edition française

1967 - Capitol-EMI / Pathé Marconi - STTX 340.614
Amusant et totalement propre à l'édition française : au début de la face 2, on entend quelqu'un prononcer le numéro de la matrice américaine (ST 22859.
Le verso de la pochette est spécifique, typique des disques Pathé Marconi de l'époque avec les titres des chansons dans la partie supérieure et, en bas, un rappel de la discographie disponible à date. Au verso justement, Mike Love devient Mike Young pour la signature du titre Mama Says !

Wild Honey France 1967

Albums

Today! (1965)

Today

Summer Days (And Summer Nights) (1965)

Summer Days

Party! (1965)

Party

Party! Uncovered And Unplugged (1965/2015)

Party! Uncovered & Unplugged

Pet Sounds (1966)

pet sounds

Smile (1967/2011)

smile

Smiley Smile (1967)

Smiley Smile

Wild Honey (1967)

Wild Honey

Friends (1968)

Friends

Stack-O-Tracks (1968)

Stack-O-Tracks

20/20 (1969)

20/20

Live In London (1970)

Live in London

Album numérique

Live in Chicago 1965 (2015)

Beach Boys Live In Chicago 1965